Note :
On dit toujours qu’on écrit le mieux sur des choses qu’on connaît et qu’on a déjà appréhendées. Eclipse de Sommeil est tout simplement née de mes insomnies - plus ou moins fréquentes – meublées par certains disques, certains auteurs, certains films et certains livres m’emmenant dans des mondes bizarres.
A vous de retrouver où ils sont, et pourquoi ils sont là.
C’est aussi cette face cachée que je voulais montrer. Et puis en partie, mon (mes ?) rêves. Eclipse de Sommeil est né du manque de sommeil, de son attente et de son arrivée - d’où sa dimension étrange comme lorsqu’on passe de l’éveil au sommeil.
Un glissement. Rien de plus.
Et découvrir les rêves qu’on a tous en nous, par le sommeil ; comment les mettre en application par la suite. C’est aussi ça le non sommeil, la vie éveillée. La réalisation de sa propre utopie, de soi sans doute …
Personnages :
A
B
C
Deux voix off
Décor neutre
Partie 1
Pendant toute cette partie on entendra le tic tac d’une horloge, plus ou moins fort selon les moments. Le bruit doit être régulier dans son rythme, mais pas dans son volume sonore.
A,B et C sont sur scène. A est assis, regard fixe dans le vague, puis s’endort. B écrit frénétiquement sur des feuilles qui s’entassent à côté de lui pendant toute la scène. C dort, le sommeil agité et se réveille en sursaut.
C (essouflée) – Un fil en feu. Boum, je tombe.
B – Nuit noire, je compte les étoiles et je les écrits sur papier. (à C). Bah ! Qu’est ce qu’il se passe ?
C – Un fil en feu. Boum, je tombe. Tu y crois toi ?
B – Un cauchemar, rien de plus. Rendors-toi !
C – Je ne veux pas.
B – Tu ne pourras pas faire autrement, de toute façon.
C – Je ne veux pas, je ne veux pas. Je vais encore tomber et ne plus revenir à force de tomber. Je tombe tout le temps. Toutes les nuits. Un fil en feu. Boum je tombe. Et je ne reviens pas.
B – Mais si tu reviendras. Il fait nuit : dors !
A (se réveillant, s‘étirant en baillant) – Vous m’avez encore réveillé … Je ne vous félicite pas.
C – Je suis encore tombée. J’ai peur. Je vais me casser à force de tomber.
A – Mais non, allez dors ! Dormez. Retournez-vous coucher. Moi en tout cas je vais redormir, jusqu’au petit matin. La nuit c’est fait pour dormir. Bonne nuit.
B – Tu as bien de la chance de dormir toi.
C – Pourquoi ? Toi aussi, tu tombes ?
B – Mais non, allez, dors !
Noir.
Scène 2
C pousse un cri, les deux autres sursautent. A se réveille à nouveau, B tire un grand trait au milieu de sa feuille.
C – Je suis encore tombée.
B – Encore ?
A – Tu ne peux pas nous laisser dormir, on en reparle demain matin, hein ?
B – Pourquoi tu tombes ?
C - …
B – Tu tombes, mais où, comment, pourquoi ?
C – Dans le vide, je tombe, dans le vide, je tombe.
A – Super, avec ça on est sauvé. C’est pour ça que tu m’as encore réveillé ?
C – Il faut que j’arrête de dormir.
B – Ca ne te servira à rien. Dors, ne pense plus à cette chute, tu dormiras tout aussi bien, voire mieux. Allez.
C – Non !
A – Je te préviens si tu me réveilles encore une fois, ça va mal aller.
C – Je vais arrêter de dormir, comme ça je ne rêverais plus. Plus de cauchemars, plus de problèmes.
Un temps.
A – Bon ça y est. Par leur faute, je ne vais encore pas dormir. A chaque fois c’est pareil. Il faut qu’elle arrête de crier, elle. Elle doit lui faire peur. Avec eux c’est toujours la même chose : ils parlent, ils parlent. Blah blah blah. Chut !
Moi, je veux dormir. La sensation délicieuse de flotter dans l’air avant de plonger dans les bras de Morphée. Hmmm incomparable. Et puis quand tu dors, tu dors. Tu oublies, tu vis dans un autre monde, tu penses en même temps à plein de choses et à rien du tout. Tu glisses d’un monde à un autre, sans vraiment t’en rendre compte. Voilà toute la magie quand tu dors.
C – Tu vois. Toi aussi tu ne dors pas ?
B - Il a peut-être besoin de faire quelque chose …
A – Dormir, j’ai besoin de dormir. Vous me fatiguez vous tous. Je n’ai qu’une envie : m’enfermer à l’intérieur de mes murs et me couper de tout ça. Retrouver mes rêves et mes aventures imaginaires. Etre bien. Dormir quoi. J’aime dormir.
B – Qu’est ce que tu attends, alors ? (Noir)
Scène 3
A fait les cent pas, tourne en rond. S’installe, se relève, remarche. Il ne sait pas quoi faire de sa peau. B et C sont assis, immobiles. A s’arrête, lève les yeux au ciel. Un temps.
A – Rien. Néant. Et voilà une heure, rien. Deux heures. Toujours rien. Trois heures, je prends racines. Je tourne en rond, je ne sais pas quoi faire de ma peau. Alors je fixe le plafond que je connais par cœur : blanc, comme les neiges dans lesquelles viennent se perdre les lumières des réverbères du dehors ; quelques taches puisqu’il se fait vieux. Et puis ce cadre ornementé : majestueux ! Mon lustre en tissu lui va comme un gant à ce roi de mes nuits. Six heures, oh le jour se lève. Une nouvelle journée qui commence, ah non, elle continue. Je viens d’essuyer une journée de cent soixante huit heures ou dix mille quatre vingt minutes, c’est long. C’est pas encore la Finlande mais à ce rythme là, ça ne va plus tarder.
B – Je ne dors pas.
C - Moi je dors plus.
A – J’ai l’habitude, c’est de famille. On a tous beau aimer dormir, arrive toujours un moment et c’est la fin : tu ne dors plus. Bref. On a tous notre truc : ma mère compte un peu tout et surtout n’importe quoi. Mon père philosophe sur le pourquoi de sa vie. Mon frère bricole. Et hop, ils vont directement dans les bras de Morphée. Pour moi, rien, comme d’habitude. C’est pas juste. Moi j’aime dormir, je veux dormir. Je verrais bien ça dans nos lois : le droit au sommeil. J’aime bien.
B – Je ne dors pas parce que je n’ai jamais réussi à dormir. On dit que je suis insomniaque, je ne dors pas et je ne suis pas fatigué.
C – Moi je ne dors plus. Fil, feu, chute.
A – J’ai toujours cet espoir qui subsiste : aujourd’hui, c’est le grand jour. Tu as sommeil. Il viendra sur son nuage blanc, s’arrêtera au dessus de ma maison et me fera là le plus beau cadeau dont je puisse rêver. Il faut simplement l’attendre. Il viendra quand ce sera le bon moment. En attendant, moi, j’attends, je l’appelle, je crie, je pleure, je lui fais des signes … et il n’est jamais venu.
B – Je ne dors pas parce que je n’ai jamais réussi à dormir. On dit que je suis insomniaque, je ne dors pas et je ne suis pas fatigué. J’ai le cerveau qui bouillonne et hop j’écris des noires, des blanches, des accords, des mots, des impressions ... Tout ce qui me passe par la tête en fait. Et vu que ma tête est le lieu préféré des choses insaisissables, tout s’agite, se cogne, claque. Bing ! Paf ! Tchk ! Crac ! Boum ! Tut ! C’est tellement le brouhaha que je ne dors pas. Je suis prisonnier de mon propre cerveau. Pour compenser, je griffonne du papier.
C – Moi je ne dors plus. Cauchemar d’un fil en feu. La chute fatale.
A – Mais non, pas le père Noël, ça fait bien longtemps que je n’y crois plus. Le marchand de sable. Qu’il vienne ! Qu’il vienne ! Je l’attends. Je suis prêt. (Un long temps.) Il ne viendra pas.
B (Jette un tas de feuilles par terre) – Voilà, ça, c’est moi. Des bouts de moi retranscrits, transposés sur du papier blanc. Moi fatigué, dans une autre dimension. Je n’en suis pas très fier, mais ça viendra avec le temps : ça mûrira. Je ne suis plus productif. Sauf quand je suis borderline. J’en ai besoin, rien d’autre ne peut me satisfaire, j’en ai besoin pour me sentir vivant. J’ai les mains sales, je ne fais plus rien de bien. J’écoute le silence. Peut être que je dormirai … ou pas.
C – Moi je ne dors plus. Je cauchemarde. Tous les soirs, je deviens funambule. Je cours sur un fil en feu. Inévitablement je tombe. (Un temps) J’ai jeté un sort au marchand de sable, ce refourgueur de mauvais rêves, cet escroc. Et il ne viendra plus je l’ai décidé.
Noir. Passe un sample de moins de trente secondes.
Partie 2
Pendant toute cette partie on entendra le bruit du vent en fond sonore.
B (écrit frénétiquement sur une feuille) – Moi je ne dors pas. Contrairement à eux, les rêves c’est très rarement que j‘en fait. Je reste éveillé, tout le temps, toujours.
J’écris plein de choses sur du papier. Du papier qui s’accumule et dont je ne fais rien. (Il regarde la pile de papier.) Le temps passe. (Un temps)
Le vrai problème c’est que j’ai du temps à profusion et je ne sais pas le gérer. Je ne sais pas pourquoi... Avec trois cent quatre vingt cinq heures, j’aurais pu en faire des choses. Mais en fait, non.
Je n’arrive pas à me focaliser sur une seule chose. Je travaille tout en même temps et tout le temps.
Me voilà assis à mon bureau – le même sur lequel a écrit Rimbaud et Baudelaire …
A – Mais oui, bien sûr …
B- Tais—toi, tu ne comprendras jamais rien aux artistes et à l’art. Je m’assieds donc à mon bureau. On m’apporte un café et je reste là pendant des heures à attendre la grâce divine. Comme ceci (Il prend une position étrange et pas facile à tenir). (Un temps). Oui, il est fatiguant d’attendre.
Créer est quelque chose d’autant plus fatiguant. Tu vides, tu vides, tu ne fais que cela. Tu donnes tout. Pour toi public, j’ai écrit et composé …
Voix off – Non, c’est bon, on s’en passera !
B - Pour créer il faut se vider, être vrai, sortir tout ce que l’on peut avoir au fond de soi et y aller sans faire de compromis. Peu importe les obstacles, peu importe les murs, peu importe la critique. Car la légende sait elle-même qu’elle sera plus tard connue et reconnue et non pas par ses contemporains – puisqu’ils ne comprennent rien à rien. Ô qu’il est difficile de vouloir devenir une légende.
Mais rien n’a jamais été simple ; lorsque l’on veut devenir une légende, il faut s’en donner les moyens. Ce n’est pas parce que tu es le meilleur que tu deviendras une légende. Ce qu’il faut c’est du mythe, quelque chose à quoi se raccrocher. Ne pas dormir pour écrire, en voilà un concept ! J’adhère ! Je prends ! Je vais faire mon auteur torturé par le manque de sommeil et sortir l’œuvre de ma vie.
Après cela je me défenestrerai à trente trois ans … En voilà une mort classe pour une légende.
La voilà la clé. Avoir la classe. J’ai la classe. Vous non.
C (comme si elle marchait sur un fil) – Mais qu’est ce que je fais encore là haut ? C’est quoi ce fil ? Bon j’avance. Pas vraiment le choix. (Un temps).
C’est toujours la même chose, à chaque fois je suis là haut. Sur ce fil débile, et j’avance. Oh c’est haut. Il y a du vent je vais tomber. J’ai toujours eu le vertige, et j’ai peur qu’on m’enferme. Dans un lieu clos, dans ma propre vie, dans mes idées. Je ne veux pas rester entre quatre murs ; je veux voyager, bouger, créer.
B – Hé bah avance !
C – Oui je ne fais que ça. Mais ce n’est pas évident … (Un temps). Qu’est ce que tu fais sur mon fil ?
B – Je ne sais pas. Je vais écrire l’œuvre de ma vie. Ma vie sur le fil, ou l’existence vue avec de la hauteur par Cornélius Wallace. Ca a la classe comme titre.
C – Mais pourquoi tu es là dans mon rêve ?
B – Parce que je suis la légende, pauvre sotte ! Tu rêves de moi toutes les nuits sans le savoir. Je suis ton modèle …
C – Oui bah en attendant, arrête de bouger tu vas nous faire tomber du fil !
B – Quel fil ? Moi je suis dans la fiction je sors du personnage. Les problèmes de hauteur et de perspectives n’influent en rien sur mes qualités de légende …
C – Mais arrête !
B (fait mine de regarder en bas) – Ah oui ! C’est haut … (Un temps)
C – Mais si tu es entré dans mon rêve, tu peux en sortir ? Donc si tu peux en sortir, tu pourras m’extirper de là.
B – Non mais attends tu as vu comment tu es habillée ? Je ne sors pas avec des clochardes.
C – Tu ne t’es pas regardé !
B – Moi c’est différent, je suis un incompris. Je vais lancer une mode.
C – Mais qu’est ce qu’il fait là, lui ? Il est de pire en pire ce cauchemar. Ne cesse de se répéter, encore et toujours. Je monte. Je monte. Même si je ne le veux pas. J’y vais. Et me voilà tout là-haut. J’ai peur. Je veux descendre. Laissez-moi descendre. Puis, lentement, un pas. Puis deux et j’avance. Je ne veux pas y aller. Mais mes pieds avancent. Non. Je ne veux pas. Je m’arrête au milieu du fil. Et voilà qu’un oiseau se pose. Il me tourne autour, cherchant à me faire tomber. Je lutte, j’esquive. Un exercice de voltige périlleux. Sur un fil, au dessus du vide. (Un temps) J’ai peur. L’oiseau se repose sur le fil. On se fixe, un temps, puis longtemps. Je me rends compte que j’ai peur. Qu’à force d’avoir peur du monde, des autres, de ce qu’il va se passer et de moi en premier, je suis devenue une toute petite île au milieu de la mer, une funambule sur un fil en feu. (Un temps) J’ai peur de tout, je veux pas grandir. (Un temps). J’entends mon chat, l’oiseau s’envole. Et là, je tombe. Une interminable chute qui dure, qui dure. Et j’ai beau crier de toutes mes forces, aucun son ne sort de ma bouche. Et puis boum me voilà là, en sueur, en ayant à chaque fois la pire frayeur de ma vie … (Un temps)
Je ne veux plus dormir si c’est pour mourir à chaque fois.
(Un temps)
A – Je ne trouve la plénitude que dans le repos, dans le sommeil, dans les rêves.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A- Le rêve comme seule échappatoire. Adieu la vie, les autres, le monde. Dans mon sommeil et dans mes rêves je suis moi. J’oublie tout ce qui fait peur et j’existe enfin. Je deviens serein.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – Le réel est un cauchemar infini, le rêve ne peut être qu’une sortie de secours pour échapper à tout ça. Pour oublier, se reconstruire une vie, là-bas dans des terres imaginaires.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – En vrai, je ne vis pas, je ne suis pas moi. J’ai peur des gens, de ce qu’ils pensent de moi, de tout, du reste. Je suis trouillard, mais je vis avec ; puisque ça je l’oublie quand je dors.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – Je veux dormir.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – Pourquoi je ne dors pas ?
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – Je veux dormir.
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A – Pourquoi je ne dors pas ?
C – Il faut tuer le marchand de sable.
A - Je veux dormir.
Noir. Repasse le même sample qu’à la fin de la première partie.
Partie 3
A, B et C sont autour d’un drap blanc.
C reste stoïque et ne répond pas.
A - Pourquoi t’as fait ça ?
B – Mais t’es complètement débile
A – Pourquoi ? Moi je veux dormir !
B – Moi je ne pourrai pas le supporter plus longtemps.
A – Je veux m’enfuir. Laisse-moi dormir.
B – Mon génie interplanétaire a tout de même besoin de sommeil pour se régénérer.
A & B – Je veux dormir.
A – Tu crois que c’est malin, maintenant plus personne ne va pouvoir dormir. Je vais vivre dans un cauchemar continu jusqu’à la fin de mes jours.
B – Ah bah c’est malin. (Montrant A.) Voilà, j’ai l’autre là qui craque, et elle qui est devenue muette. Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça ? (Un temps) Ah oui, les légendes ont toujours dû affronter bon nombre de galères dans leur vie. Ca contribue au mythe. Soit.
A – Je veux dormir. Aide-moi.
B – Lâche-nous, on cherche une solution pour que tu dormes. Te supporter comme ça va freiner mon génie créatif.
(A et B se figent)
C – Mais vous ne comprenez donc rien ? Vous vivez tous dans l’illusion. Même mort, vous vivez encore sous son joug. Il vous contrôle lui et ses sbires alors qu’il n’est plus là. Vous ne pensez que par lui : les alternatives sont largement trouvables. Vous dites tous cela, parce que vous avez toujours vécu avec, et avant lui, quoi ? Néant ?
J’ai tout fait pour qu’il disparaisse. Et j’ai réussi. Lui, son sable et son nuage débile : adieu ! Ouvrez donc un peu les yeux, votre vie sera plus belle sans lui.
Sans sommeil, vous aurez plus de temps. Plus de temps pour vivre, pour créer, pour voyager, rencontrer des gens, l’âme sœur peut-être ? On passe plus d’un tiers de sa vie à dormir. Imaginez un peu le gain de temps considérable. Enorme ! Gigantesque ! Dormir c’est du temps foutu en l’air parce que l’on ne peut rien faire d’autre en même temps. Par exemple, aux toilettes. Aux toilettes tu peux lire, tu peux écouter de la musique … Mais essayez un peu de lire en dormant … Pas très concluant hein ?
Et puis quand tu dors, tu rêves ou tu cauchemardes. Donc pour ne plus cauchemarder c’est simple. Il ne faut plus dormir. Pour ne plus dormir, il faut supprimer le marchand de sable. Adieu les rêves débiles et autres aventures où l’issue sera forcément fatale. Voilà enfin des nuits calmes et sereines.
Tout n’est qu’une histoire d’adaptation, comme la théorie de Darwin. Mais en pas pareil. A force de vivre sans dormir, les gens prendront l’habitude de ne plus dormir. Donc plus personne ne sera fatigué. Moins tu manges, moins tu as faim. Moins tu dors, moins tu es fatigué. CQFD.
Vous n‘êtes tous que des égoïstes. Vous y avez déjà pensé vous à tous ces gens qui cauchemardent et qui ne veulent qu’une chose : ne plus dormir ; non, vous, votre bulle, vos idées, votre vie.
Bientôt plus personne ne comprendra pourquoi avant on dormait. Il faut faire changer les mentalités. Les gens ont peur du changement.
Moi je créé le changement et j’ai bien fait.
(C se fige)
B – Pourquoi tu ne réponds pas ? Je vais le faire taire et ce rapidement, si tu n’apportes aucune solution.
(Un temps. B s’assoit commence à griffonner quelque chose. Il pousse un cri. S’approche de C, l’empoigne. C ne réagit toujours pas).
Pourquoi je n’arrive plus à écrire ? Pourquoi mon génie créatif s’est tari ? Pourquoi ? C’est encore de ta faute tout ça, redonne moi le sommeil. Je veux dormir.
A – Je veux dormir.
B – Pourquoi ?
A – Pourquoi ?
B – Réponds.
(C s’assoit et prends le drap dans ses bras).
A – Réponds.
B – Je veux dormir.
A &B – Rend nous le sommeil et le marchand de sable !
A – Je veux dormir !
B – Je veux dormir !
A pleure. B griffonne frénétiquement ses feuilles.
(Noir.)
Partie 4
C allongée avec le drap blanc sur le plateau.
A – Non mais il n’y a pas à dire, la seule solution pour résoudre ce problème est de trouver sa solution. Arrête de te compliquer la vie en cherchant des alternatives qui n’existent pas : crée-toi des portes de secours.
La synthèse des mots transcendée par l’essence des corps, qui ramené à un état épuré résonne, comme un chat miaulant au clair de lune. Un truc réel et pas mystique quoi. Reste terre à terre, va décrocher les étoiles.
Les gens ont besoin de s’évader, ne propose pas un truc chiant. De l’intellectuel et du scientifique, c’est ça qu’il te faut. De l’extravagance contenue, de la totale création à partir de ton essence interne, unique, futile et utile. Vis à vis de ta conscience rien à te reprocher, c’est tout à fait moral de lier création et libération.
Le vrai problème, ce sont les gens. Ils sont là. Tu ne peux faire confiance à personne pour un tel truc. Coupe-toi du monde et créé un groupe de personnes, tu délégueras tout à quelqu’un. Hop à toi la belle vie !
Il faut considérer les gens avec leur potentiel humain qui leur est propre : ce sont avant tout des outils de travail pour toi, pour la création. Chaque personne que tu verras est une et unique dans son entité unitaire et exceptionnelle.
Pars du principe qu’on est des haricots dans un jardin au Zimbabwe : on est heureux d’être là, parce que c’est un miracle et parce qu’on va être utile ; on va rendre les gens heureux parce qu’on va leur être utile.
Tu vois le souci lors de la construction du musée Guggenheim à Bilbao ? Pareil !
J’ai l’impression que tu as vu le marchand de sable, tu es sûr que ça va ?
B – Non, ça ne va pas. Je veux le voir. Je veux écrire. Je veux produire. Je veux faire. Je veux devenir quelqu’un. Je veux devenir une légende. Je veux avoir un public qui m’écoute. Je veux un public qui m’aime. Je veux écrire le chef d’œuvre de ma vie. Je veux décrocher le prix Nobel de Littérature l’année de mes trente trois ans. Je veux me défenestrer l’année de mes trente trois ans. Je veux devenir un mythe. Je veux qu’on retienne mon nom. (Un temps). Je ne veux pas qu’on m’oublie. Je ne veux pas devenir un vague souvenir. Je ne veux pas rester à ce stade de rien. Je ne veux pas vivre pour mourir. Je ne veux pas vendre ma vie. (Un temps). Je veux vivre pour moi, point barre.
A – Tu pètes les plombs.
B – Tu ne t’es pas entendu.
A - Non, franchement, les fleurs en plastique, je trouve ça cool, ça fait tout de suite ambiance. Comme une sorte de code pré-établi. Tu vois, tu associes, tu cernes, tu contactes : terrible ! En plus ça apporte des couleurs, ça fait tout de suite très gai !
Ca te ferait du bien quand même : des couleurs, de la joie, un petit chat, des chocolats, une petite chanson comme ça, du café …
B & C - Non pas de café !
A - … une nouvelle vie, avec des fleurs en plastique : comme ça, hop ! On voit, c’est clair, c’est simple et c’est rapide ! Le contact, tout de suite, en un clin d’œil : moi j’applaudis des deux mains et des deux pieds tellement c’est efficace.
Repense au plans lunaires d’avant : l’essence et ses dérivés tu ne les trouveras que comme ça, en te creusant les méninges.
Quand on y pense, dans le musée Guggenheim de Bilbao c’est pire qu’un labyrinthe : un couloir, trois portes et hop, à nouveau des couloirs. Plein de lumière : normal, puisque tout est en verre. Une cage de verre faite par des oeuvres : en voilà un concept ! Faire un pas c’est une aventure : lance-toi, cours le marathon.
Hier, il y avait un pigeon qui courait au milieu de la route. Ma grand-mère dit que c’est un signe de chance, que quelqu’un va venir vous apporter quelque chose d’important. Le fait que ça soit un truc physique, palpable ou un truc métaphysique, spirituel ça n’a pas d’importance. De toute façon ma grand-mère a toujours raison.
Oh tiens un arc en ciel, la transcendance des éléments incarnée en sept couleurs : la pluie et le soleil … Hop un arc en ciel. Mais si tout marche comme ça, on peut aller plus loin dans le délire : le noir et le blanc … Hop du gris. La poésie et la musique … Hop une chanson. Un pot de yaourt et une ficelle … Hop un téléphone longue distance … Euh on va laisser tomber l’exemple du téléphone. La terre et la mer … Hop la plage. Le tableau et le reste … Hop le cadre. La soumission et la révolution … Hop la tension !
B – Pourquoi tu dis ça ?
A – Je ne sais pas.
B – Je vois ça.
A – Je veux dormir.
B – On divague tous.
A & B – Il faut qu’on dorme.
A – Moi j’ai juste besoin de rêver.
(On entend C respirer de plus en plus fort.)
C - La méthode Coué. Allez, vas-y. J’ai bien fait de tuer le marchand de sable. J’ai bien fait de tuer le marchand de sable. J’ai bien fait de tuer le marchand de sable. J’ai bien fait de … (Un temps).
(Elle pousse un cri de désespoir). Non ! Je n’ai pas bien fait. (Elle pleure. Un temps). Je n’aurais pas dû. (Un temps)
Rêver. Il faut que je rêve. Pour mieux vivre, il faut rêver. Rêver pour partir, pour se découvrir, pour oublier, pour s’oublier, pour se laisser aller, pour …, pour … Je veux rêver quoi merde ! C’est pourtant simple, non ? On en a tous besoin. C’est vital, nécessaire. Tous les hommes ont besoin de rêver sans quoi ils meurent. Donc il faut maintenir le rêve à l’ordre du jour. Rêve général, sans quoi on court tous à notre perte (Un temps).
Quelle conne ! J’aurai dû réfléchir. Soyons logiques ; pour rêver il faut dormir ; mais pour dormir il faut le marchand de sable. J’ai supprimé un maillon. Le mécanisme ne tourne plus (On entend en fond le bruit d’une boîte à musique). Ca tombe sous le sens. Si tu supprimes un maillon, plus rien ne fonctionne. Je peux aussi faire ça sous forme de syllogisme. Pour vivre il faut rêver, or il n’y a plus de marchand de sable, donc on ne peut plus dormir, donc on ne peut plus rêver. (Un temps).
Il faut trouver une alternative. Il y a toujours d’autres solutions. Toujours, partout, pour tout. Notre existence est faite de rouages qui communiquent entre eux, donc il y a toujours moyen de trouver une solution. Ce n’est pas de l’optimisme, mais du réalisme.
Je sais. La vie c’est un rêve. Je veux construire ma vie comme un rêve et pas rêver de ma vie. Trop de gens fonctionnent sur ce mode. (Un temps).
Qu’est ce que je disais ? Ah, oui. Les rêves. La vie. Deux choses diamétralement opposées. Tout au moins, c’est ce qu’on essaie de nous faire rentrer dans le crâne, depuis qu’on est gosses. (Un temps).
Mon rêve ? Une vie pas comme les autres, ne pas savoir ce qui m’attend. Aller d’aventures en surprises et surtout, aller de l’avant. Toujours de l’avant. Passer les obstacles, traverser les murs, peu importe les obstacles, peu importe les murs, ne plus pouvoir faire demi-tour.(Un temps).
On m’a toujours dit ça. Il y a un temps pour tout. Un temps pour vivre et un temps pour rêver ; qu’à force vivre en rêvant on devient con et aigri ; et qu’à force de rêver en vivant on fonce droit dans le mur, on refuse de grandir.
Je veux pas grandir. Je veux rêver. Je veux dormir. (Elle regarde en l’air). Je vois des ombres sur les murs. Les gens deviennent tous fous.
(B commence à gribouiller frénétiquement sur des feuilles, ça fait de plus en plus de bruit ; tous les personnages peuvent parler en même temps. Le bruit de la boîte à musique se fait de plus en plus fort).
A – Une course d’escargots dans une baignoire.
B – Allez écris !
A – Regarde tomber les flammes.
B – Allez ! Allez ! Ecris !
C (serrant le drap contre elle et tapant au sol) – Pardon.
B – Allez, fais quelque chose.
A – Un éléphant sur une balançoire.
C (même jeu) – Pardon
A – Direction le clos fleuri, le Totem de mes idées.
B – Fonctionne, allez !
C – Pardon !
A, B & C – Je veux dormir !
(Noir. Sonnerie de réveil.)
Voix off – Nuit blanche ?
Voix off – Non, éclipse de sommeil.
mercredi 23 juillet 2008
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire